Pour un seul de mes deux yeux

de Avi Mograbi

Le cinéma d’Avi Mograbi est un cinéma qui vous empoigne et vous empoigne fort.
Dès la première scène de Pour un seul de mes deux yeux, Mograbi agrippe le spectateur et l’oblige à aller voir avec lui, là où les autorités de son pays préféraient qu’il ne regarde pas. C’est un cinéaste qui aime aller filmer là où ça fait mal, au propre comme au figuré.
Pour Israël, Massada, nom d’une forteresse dans laquelle des juifs zélotes, assiégés par des Romains, préférèrent un suicide collectif plutôt que de se rendre, et Samson, qui en se suicidant provoqua la mort de milliers de ses ennemis Philistins, sont des mythes fondateurs formant un socle sacrificiel sur lequel pouvait se bâtir un nouvel état. Ces deux récits populaires, censés illustrer le patriotisme face à l’oppression, sont enseignés à tout citoyen israélien depuis la prime enfance jusqu’à l’âge adulte.

Grâce à une construction à la fois vigoureuse et subtile, le film pose une question fondamentale : Comment peut-on enseigner à ses enfants ce que l’on reproche à ses ennemis? On peut du reste renverser cette interrogation, le « comment » devenant alors « pourquoi » : Pourquoi reprocher à ses ennemis ce que l’on enseigne à ses enfants ?

Ce qui nous touche, c’est que cette question terrible et cruciale pour Israël ouvre un champ de réflexions bien sûr universel. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les difficultés de la France à considérer son passé colonial….
Car le film de Mograbi parle de la transmission, de l’héritage. Quelles sont les véritables « valeurs » sur lesquelles nos sociétés se sont construites…Qu’est-ce que l’on transmet ?

Par ce nouvel opus, Avi Mograbi nous livre son film peut-être le plus abouti. Rarement l’assemblage de ces différents dispositifs filmiques auront à ce point permis à son cinéma d’incarner un véritable cinéma citoyen, au sens le plus noble du mot.
En nous présentant des situations où l’absurde le dispute à l’injuste, illustrant la communication impossible entre ceux qui sont de part et d’autre de la barrière, en montrant de façon crue, quasi "fullerienne”, de jeunes soldats dont on perçoit qu’ils ne savent plus très bien pourquoi ils sont là, et en disséquant les exactions dont ils finissent par se rendre coupables à l’égard des Palestiniens, le film parvient de manière vertigineuse à représenter l’arbitraire, à lui donner corps.

J’aime les films dont des années plus tard, des séquences restent imprimées au plus profond de ma mémoire et de mes émotions. La scène où un homme « parle » avec un mirador et celle dans laquelle une famille tente un dialogue impossible avec un blindé, resteront pour moi de grands moments de cinéma.

La déshumanisation est à son comble d’absurdité quand les hommes n’ont plus que des machines à qui parler…
Et que dire de ce concert rock, scène sidérante et glaçante qui résonne comme une incarnation du mal absolu.

Pour un seul de mes deux yeux est l’oeuvre d’un cinéaste qui s’engage totalement - y compris physiquement - et parvient à dénoncer les dérives de son propre pays, sans jamais s’épargner lui-même. Mograbi ne filme pas de loin mais du dedans. On a l’impression que chaque fois qu’il apostrophe des soldats, qui bien souvent ont l’âge d’être ses fils, c’est le réel qu’il convoque à venir s’expliquer.

Au contraire de ses autres films où son corps était omniprésent, jusqu’à faire de lui un personnage rappelant parfois Nani Moretti, Mograbi n’est ici plus présent à l’écran que dans ses émouvantes conversations téléphoniques avec un ami Palestinien. Il abandonne l’humour ravageur de ses œuvres antérieures, on sent que le cinéaste n’a plus le cœur à rire, trop de drames ont eu lieu. D’ailleurs son précédent film s’appelait Août, avant l’explosion. Ici c’est un fait, elle a eu lieu, elle a lieu.

Dans une des dernières scènes du film, Mograbi explose, vitupérant contre des soldats qui interdisent le passage d’un check point à des petits enfants rentrant de l’école.
-Mais où va-t’on chercher des types comme toi? lance t’il hors de lui.
-Dans ton propre pays, répond le militaire.
-Exactement, c’est ça, conclue Mograbi d’une voix lasse.

Tout est dit dans ce court échange...

Pour un seul de mes deux yeux est un film noble et furieux qui me donne encore confiance dans le cinéma.

Pascal Deux, novembre 2005

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